La générosité en affaires paye-t-elle ?

par Charles Bellemare, Les Affaires, 08-10-2011 

Est-il profitable pour une entreprise de se montrer généreuse envers ses employés, ou la gentillesse, au contraire, engendre-t-elle la paresse ? Pour en avoir le coeur net, nous avons amorcé une étude 1 sur la réciprocité en milieu de travail*, un des thèmes de recherche les plus populaires en économie du comportement depuis 15 ans. 

Précisons d'abord que la réciprocité en milieu de travail suppose qu'un employé est prêt à déployer un effort supplémentaire en échange d'une action favorable de l'employeur à son égard. En d'autres mots, un travailleur pourrait devenir plus productif en échange d'un certain cadeau. 

Comme la productivité des travailleurs est difficilement mesurable, ce concept n'avait été validé, à ce jour, qu'en laboratoire, par des expériences contrôlées. Pour contourner ce problème, nous avons choisi comme lieu d'expérimentation une entreprise de reforestation, où le nombre d'arbres qu'un travailleur plante chaque jour constitue une mesure précise de sa productivité. 

Effectuée à l'insu des travailleurs, cette étude consistait à évaluer l'impact d'un cadeau offert par l'entreprise sur ses employés. Chaque travailleur s'est vu remettre un montant forfaitaire de 80 $. Ce don ne devait pas être perçu comme une récompense pour leur ardeur au travail, mais plutôt comme un surplus financier inattendu que les patrons avaient décidé de partager. Un acte gratuit. 

Pas si ingrats, ces employés... 

À la grande surprise des dirigeants, nos résultats révèlent que la productivité quotidienne s'est accrue en moyenne d'environ 100 arbres par planteur, soit environ 10 %. Autre constat : le cadeau a eu plus d'impact sur la productivité des employés qui avaient le plus d'ancienneté. Dans leur cas, l'augmentation quotidienne moyenne a atteint 400 arbres de plus par travailleur, soit environ 25 %. 

En dépit de ces bonnes nouvelles, l'opération n'a pas été rentable pour l'employeur. Aucun des travailleurs étudiés n'a assez accru sa productivité pour que celle-ci équivaille aux 80 $ octroyés au départ. 

Dans une seconde étude, nous avons constaté que le don aurait été plus fructueux si l'employeur avait augmenté le paiement pour chaque arbre planté plutôt que de remettre un cadeau forfaitaire. 

Cette seconde étude révèle aussi qu'il est plus rentable d'offrir des cadeaux lorsque les conditions sur le marché du travail se détériorent. La raison est simple : en période faste, l'entreprise doit offrir un meilleur salaire que la moyenne pour attirer et retenir des employés. Le travailleur fournit déjà plus d'efforts pour améliorer sa condition. Même si on lui octroyait une augmentation à la pièce, il n'aurait pas plus d'énergie. Lorsque les temps sont plus durs, les employeurs offrent généralement un salaire moindre sans risquer de perdre leur effectif. Démotivante, cette réduction salariale incite souvent les employés à fournir moins d'efforts. Miser sur la réciprocité en cette période s'avère donc plus stratégique. 

Bien qu'étonnants pour plusieurs, ces résultats dévoilent que les travailleurs ont une prédisposition naturelle à donner un meilleur rendement lorsque leurs employeurs les traitent bien. Ces employés auraient pu se montrer égocentriques. Ils ont pourtant tous décidé de fournir un effort supplémentaire au bénéfice de leur employeur. Cette expérimentation prouve donc que les travailleurs ne sont pas nécessairement là pour profiter des employeurs et qu'ils peuvent se montrer plus généreux lorsqu'on l'est envers eux. 

Être un dirigeant généreux rapporte 

Offrir des cadeaux inattendus à ses employés permet d'accroître leur productivité d'environ 10 %. 

Cette croissance peut atteindre 25 % chez les employés ayant le plus d'ancienneté. 

Une augmentation salariale en lien avec la productivité non préméditée a plus d'influence sur la productivité qu'un montant forfaitaire. 

Pour en savoir plus :
Bellemare, Charles; Shearer, Bruce - On the Relevance and Composition of Gifts within the Firm: Evidence from Field Experiments, International Economic Review, 2011, volume 52, numéro 3, pp. 855-882. 

Professeur agrégé au Département d’économique de l’Université Laval, Charles Bellemare est chercheur régulier au CIRPÉE (Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l'emploi). Créé en 2002, cet organisme regroupe plus de 42 chercheurs provenant de HEC Montréal, de l'Université Laval, de l'UQAM, de l’Université McGill et de l’Université Concordia. Sa mission : analyser les avantages et les coûts associés aux politiques publiques par le biais de l'étude des multiples facettes du fonctionnement du marché du travail et des stratégies de financement des entreprises. www.cirpee.org 

* Cette notion a été proposée initialement par l’économiste Georges Akerlof qui a reçu en 2001 le prix Nobel de l’économie. 

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